You are currently viewing Les enjeux de l’écoféminisme, entre radicalité et utopie

Les enjeux de l’écoféminisme, entre radicalité et utopie

Récemment revendiqué par Sandrine Rousseau, candidate à la primaire écologique, et théorisé dès 1974 par Françoise d’Eaubonne, l’écoféminisme repose sur une assimilation des femmes à la nature, dans l’idée que les rapport des hommes à la nature sont soumis aux mêmes logiques de domination que celles qui régissent les rapports entre les hommes et les femmes. En d’autres termes, dans une perspective écoféministe, les problèmes environnementaux seraient une des conséquences du patriarcat, puisque les hommes traiteraient la nature aussi mal qu’ils traitent les femmes. 

 

Un slogan écoféministe ? 

L’écoféminisme est un concept ambigu, pluriel et très radical, ce qui lui vaut d’être critiqué et souvent discrédité.

Alors, qu’est-ce que l’écoféminisme ? Est-il susceptible de relever les défis écologiques actuels ? 

L’écoféminisme, un concept théorisé par Françoise d’Eaubonne, d’abord peu relayé

Si l’écoféminisme a déjà été amorcé dès 1960 par Rachel Carlson dans son livre Le Printemps silencieux, c’est à Françoise d’Eaubonne, militante française que l’on doit ce concept. Elise Thiébaut dresse son portrait dans une biographie, L’Amazone verte, publiée en 2021. Elle y met en lumière son courage et sa radicalité, ainsi que son mode de vie anticonformiste et aligné à ses valeurs. Françoise d’Eaubonne a en effet été une militante tout azimuts : figurant parmi les membres fondatrices du MLF, elle milite également pour les droits des homosexuel.les au Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, et se bat contre la peine de mort. Autrice et penseuse prolifique, lectrice avertie de Simone de Beauvoir, c’est à elle que l’on doit le concept de féminicide, d’abord théorisé sous le terme de « sexocide ». Cependant c’est en ce qui concerne l’écologie que Françoise d’Eaubonne a été particulièrement novatrice, puisqu’elle théorise pour la première fois l’écoféminisme dans son ouvrage Le féminisme ou la mort paru en 1974. 

Françoise d’Eaubonne (1920-2005)

C’est à la suite de sa lecture du rapport Meadows sur les limites à la croissance paru en 1972 que Françoise d’Eaubonne décide de placer l’écologie au cœur de ses préoccupations militantes, ce qui la conduit à développer l’écoféminisme. Au croisement de son militantisme féministe et de ses engagements écologistes, l’écoféminisme repose sur le postulat suivant : il existe des liens indissociables entre l’exploitation de la nature et le patriarcat. L’organisation sexiste de la société serait responsable du saccage de la nature selon Françoise d’Eaubonne. Elle introduit ainsi pour la première fois les questions de genres dans la réflexion écologiste. 

Il faudrait donc repenser les rapports sociaux pour lutter contre la catastrophe écologique. Si les hommes s’accaparent la nature de la même manière qu’ils contrôlent le corps des femmes, alors le droit à l’avortement et à la contraception deviennent des enjeux écoféministes : « Le prolongement de notre espèce est menacé aujourd’hui grâce à l’aboutissement des cultures patriarcales, par une folie et un crime. La folie: l’accroissement de la cadence démographique. Le crime: la destruction de l’environnement » écrit Françoise d’Eaubonne dans son livre. Elle donne ainsi une perspective écologique aux luttes féministes émancipatrices des années ’70 et ’80. Par la suite, nombre de ses ouvrages seront consacrés à l’approfondissement de ce concept qui porte des revendications telles que l’abolition du salariat et même de l’argent dans une perspective anti-capitaliste. 

Néanmoins, malgré une personnalité extraordinaire et des actions remarquées en tant qu’activiste antinucléaire, comme le sabotage de la centrale de Fessenheim en 1975, Françoise d’Eaubonne ne trouve que peu d’écho à son concept novateur d’écoféminisme qui tombe dans l’oubli en France. 

 

Un mouvement pluriel à nouveau médiatisé, malgré des critiques 

La pensée écoféministe revient sur le devant de la scène, portée par des voix nouvelles qui en renouvellent la conception à l’échelle mondiale. 

Après quelques années de relatif oubli, l’écoféminisme a connu un écho particulièrement fort dès les années ’90 avec la militante écoféministe indienne Vandana Shiva. Co-autrice avec Maria Mies du livre Ecoféminisme paru en 1993, elle prône l’idée que la sauvegarde de la biodiversité doit passer par l’émancipation des femmes et un renouveau de l’organisation sociale. Son engagement se traduit par la création de l’ONG Navdanya qui fédère un réseau de paysans dans l’Inde pour échanger des semences gratuitement pour lutter contre la dépendance économique provoquée par les grands semenciers tout en promouvant l’agriculture biologique. Au Kenya, c’est Wangari Muta Maathai, à l’initiative d’un mouvement visant à planter des arbres, qui porte les valeurs de l’écoféminisme en montrant le lien entre la dégradation des conditions de vie des femmes et la déforestation. Elle développe cette initiative à l’échelle mondiale à travers le Green Belt Movement, qui lui vaudra le prix Nobel de la paix en 2004. Aux Etats-Unis, Starhawk, de son vrai nom Miriam Simos, entend appréhender l’écoféminisme selon le prisme de la spiritualité, autour d’une vision sacralisée de la nature et de la figure de la femme-sorcière.

Néanmoins, bien que l’écoféminisme soit actuellement très en vogue, ce concept demeure critiqué pour de nombreuses raisons. En effet, l’écoféminisme est un courant multiple aux interprétations plurielles, ce qui nourrit les critiques à son égard. Si l’écoféminisme est d’abord accusé d’essentialisme du fait de l’assimilation des femmes à la nature, il est aussi discrédité pour sa dimension spirituelle, sur laquelle Starhawk avait particulièrement mis l’accent en développant un écoféminisme spiritualiste. Enfin, comme l’écoféminisme tend à devenir aujourd’hui un effet de mode, il est soupçonné de dépolitisation, victime de récupérations marketing et de greenwashing qui affaiblissent  ses revendications.  

 

La radicalité de l’écoféminisme pour penser l’écologie comme vecteur d’émancipation  

Aujourd’hui, alors que la militante Greta Thunberg est devenue une des figures écologistes les plus médiatisées, le lien entre écologie et féminin semble indubitable : les femmes sont particulièrement actrices de la lutte écologique. 

L’écologie est en effet une prérogative qui incombe aux femmes, dans le champ politique comme domestique. En politique, les femmes sont proportionnellement plus nombreuses à la tête de parti écologistes que d’autres partis, à l’instar du parti vert français qui est le premier à avoir présenté une femme, Dominique Voynet, aux présidentielles de 1995. Dans les foyers, les femmes se sentent plus concernées par le changement climatique (d’après une étude menée en 2015 par le Pew Research Center). Par exemple,  en France, les femmes ont deux fois plus voté pour EELV que les hommes aux dernières élections européennes. Cette sensibilité des femmes à l’écologie s’explique par des constructions sociales genrées qui attribuent le travail du care aux femmes car il nécessite des qualités couramment considérées comme féminines. Plus enclines à modifier leurs comportements, ce sont les femmes qui prennent en main la transition écologique du foyer : fabrication de savon solide, de cosmétiques naturels, cuisine faite maison et anti-gaspi, …, autant de tâches chronophages qui incombent aux femmes au nom de l’impératif écologique. 

Par conséquent, l’engagement des femmes pour l’environnement peut constituer une véritable charge mentale qui redouble celle liée à la gestion du foyer.  L’écoféminisme permet de sortir du piège aliénant que l’écologie peut constituer pour les femmes en proposant des solutions novatrices, et parfois utopiques. En dénonçant les oppressions, il vise à un renversement global de l’ordre social. La perspective écoféministe permet de comprendre le monde à travers le prisme des rapports de domination pour mieux le réformer. L’écoféminisme invite ainsi à une sortie du capitalisme, à une réappropriation par les femmes de leurs corps et de leur fécondité, voire même à la disparition de l’Etat … La radicalité de l’écoféminisme est donnée à voir dans l’utopie de Starhawk, The Fifth Sacred Thing, publié en 1993. En 2048, dans un contexte de crise écologique en Californie, une communauté écoféministe met en place une agriculture locale, adopte les énergies renouvelables, instaure des conseils de quartiers et une vie en communautés, alors que l’Etat est en voie de disparition. Ainsi, l’écoféminisme est un concept fécond dans la mesure où il permet de penser de nouveaux modèles sociaux grâce à sa très grande radicalité, mais il faut garder à l’esprit sa dimension utopique qui le rend difficile à mettre en pratique. La philosophe française Jeanne Burgart Goutal, dans son essai Etre écoféministe, théories et pratiques, propose un approfondissement du concept d’écoféminisme initialement porté par Françoise d’Eaubonne, à la lumière de l’intersectionnalité. Elle y explique que l’écoféminisme promeut un féminisme plus radical que le féminisme libéral : l’idée n’est pas que les femmes accèdent en haut de la pyramide sociale, en étant ministre de l’écologie par exemple,  mais plutôt de transformer la structure sociale même pour y construire à la place des modèles plus solidaires et démocratiques.

 

Finalement, l’écoféminisme peut faire de la lutte écologique un outil d’empouvoirement. Si l’écoféminisme est difficile à mettre en pratique en raison de sa grande radicalité et demeure très critiquable à de nombreux égards, il a au moins le mérite de nous rendre conscients de certains mécanismes de domination qui se jouent au sein de l’écologie. Encore aujourd’hui, la radicalité de la pensée écoféministe continue d’influencer des mouvements anticapitaliste comme Podemos en Espagne et écologiste comme Alternatiba ou Attac. 

Ressources :

Le Féminisme ou la mort, Françoise d’Eaubonne, 1974

Reclaim : recueil de textes écoféministes, anthologie éditée en 2016 sous la direction d’Émilie Hache 

https://reporterre.net/Francoise-d-Eaubonne-pionniere-de-l-ecofeminisme-et-adepte-du-sabotage 

http://www.slate.fr/story/180714/ecologie-feminisme-alienation-charge-morale 

https://www.franceculture.fr/oeuvre/etre-ecofeministe-theories-et-pratiques 

https://reporterre.net/L-ecofeminisme-est-plus-radical-que-le-feminisme

Laisser un commentaire