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Muhammad Yunus au forum économique mondial annuel en 2012. Source : Wikipédia

Muhammad Yunus : quand les petits ruisseaux font les grandes rivières

Ce lundi 29 novembre 2021, le Noise organise une soirée spéciale microcrédit. Le pôle MSN nous a notamment concocté une interview de Muhammad Yunus, père fondateur du microcrédit. Si vous ne connaissez pas cet homme, n’ayez crainte ! Cet article vous introduira à celui dont l’idée innovante a changé la vie de millions de personnes.

Qui est Muhammad Yunus  ?

Muhammad Yunus au forum économique mondial annuel en 2012. Source : Wikipédia

Muhammad Yunus est un professeur d’économie bangladais né en 1940 . Durant les années 1970, le Bangladesh subit des famines importantes et Muhammad Yunus ne peut être que préoccupé par les centaines de milliers de morts causées par la pauvreté dans son pays.  Par ailleurs, la manière dont l’économie était alors enseignée l’exaspère tout bonnement.  En effet, elle est traitée comme une discipline strictement théorique qui n’est donc d’aucune aide pour le développement économique du pays. Ainsi, il décide d’effectuer un travail d’investigation sur le terrain : il cherche à saisir ce dont les pauvres ont réellement besoin, au-delà de ce que les manuels d’économie préconisent. Le village de Jabra servira de cadre où mener son enquête.

Muhammad Yunus se rend alors compte qu’à Jabra, ce n’est pas le savoir-faire qui manque. En effet, les femmes à Jabra ont un savoir-faire artisanal : elle savent fabriquer des tabourets en bambou qu’elles pourraient vendre. Ce qui manque à Jabra, c’est l’argent pour acheter du bambou, et plus généralement de la matière première. En d’autres termes, les villageois ont besoin de crédits.  Les créanciers qui acceptent à cette époque de prêter aux villageois appliquent des taux d’intérêts trop élevés, qui peuvent aller de 10% la semaine à 10% par jour. Sans surprise, ce taux d’intérêt n’incite pas les pauvres à contracter des prêts.

Face à cette réalité, le professeur d’économie décide de prêter lui-même la somme qui permettra aux villageois de développer une activité économique. Lors de ce travail d’enquête sur le terrain, Muhammad Yunus a fait une découverte surprenante : les villageois n’ont besoin que d’une faible somme d’argent pour commencer leur commerce. A Jabra, on parle de 60 centimes par personne en moyenne. C’est de là que l’idée du microcrédit est née.

 

Les microcrédits, qu’est-ce que c’est au juste ?

Les microcrédits, ce sont des prêts d’un faible montant qui sont contractés par des personnes aux faibles ressources. Ces personnes ne peuvent pas bénéficier de prêts de la part du système bancaire classique. En effet, les banques refusent les crédits aux personnes qui ne possèdent pas une garantie ou un garant. Cette impossibilité de contracter des prêts empêche les pauvres d’investir dans des projets professionnels. Muhammad Yunus était conscient qu’à lui seul, il ne pouvait pas agir sur une large échelle. Il a donc créé une banque spécialisée en microcrédit, la Grameen Bank (Banque du village). Au fil des ans, cette banque s’est agrandie et le microcrédit s’est popularisé au Bangladesh ainsi que dans le reste du monde. La banque a notamment pu fournir ses services à plus de 8 millions de personnes.  Cet effort pour extirper les individus de la pauvreté a valu à  l’organisation ainsi qu’à son fondateur le prix Nobel de la paix en 2006.

Dans les années qui ont suivi, on a observé une expansion rapide d’entités fournissant des microcrédits : l’émergence d’une potentielle solution pour réduire la pauvreté en essayant de diminuer l’exclusion des populations pauvres des systèmes bancaires et financiers a eu vite fait de séduire nombre d’investisseurs. On notera la création précoce, en 1989, de l’Adie en France, une organisation qui vise à réinsérer les exclus du marché du travail et des systèmes financiers. A une échelle plus européenne, on peut aussi évoquer la création du Réseau Européen de Microfinance (REM), dont les membres et partenaires (près de 90) couvrent une bonne vingtaine de pays de l’Union. Le microcrédit a donc rapidement eu le vent en poupe, et ce malgré l’environnement institutionnel de l’Union Européenne, fréquemment jugé comme défavorable à son développement. Cerise sur le gâteau, l’année 2005, peu de temps avant que Muhammad Yunus ne devienne lauréat du Prix Nobel, a été placée sous le sceau de la microfinance, en étant proclamée par les Nations-Unies “Année internationale du micro-crédit”. Cet engouement est aussi en partie justifié par le fait que le concept de micro-crédit en tant que tel est en phase avec la réalisation des objectifs du millénaire pour le développement.

Tel qu’il est défini par beaucoup, le micro-crédit a pour but d’encourager des investissements productifs durables (c’est-à-dire qui devront mener à la création d’une micro-entreprise) : l’objectif est ici de générer de nouveaux revenus et de mettre fin à une situation d’assistance et de dépendance des populations pauvres tout en favorisant l’esprit d’entreprenariat. L’un des exemples emblématiques de réussite d’un micro-crédit est celui de la création d’un marché couvert, aujourd’hui l’un des plus importants d’Abidjan par des femmes ivoiriennes, qui n’avaient bénéficié que de très petits prêts au départ. Mais d’où vient l’argent accordé par les microcrédits ? On observe aujourd’hui des liens de plus en plus solides entre les Institutions de Microfinance (IMF) et les marchés financiers, une solution qui pourrait fragiliser le marché du microcrédit sur le long terme.

Le marché de Cocody en Cote d’Ivoire. FERRARI/NECO/SIPA

 

“Follow the money” : quels enjeux pour le microcrédit aujourd’hui ? 

Si à leurs débuts les IMF trouvaient une bonne partie de leurs revenus dans les dons et les subventions, elles ont récemment dû faire face à ce que l’on pourrait qualifier de “commercialisation” du marché, qui les pousse désormais à s’assurer de leur pérennité via une approche commerciale. En effet, on note à la fois une entrée des banques traditionnelles sur le secteur de la microfinance et une évolution des structures de financement des IMF. Ces dernières se voient maintenant proposer des capitaux privés issus de fonds d’investissement internationaux, appelés Microfinance Investment Vehicles, qui bénéficient de structures, d’objectifs et de statuts juridiques variés. Pour le dire en deux mots, l’offre de financement est devenue plus complexe et a ainsi lié plus étroitement la microfinance aux marchés financiers “classiques”.

Quel est l’impact d’un tel phénomène sur la gouvernance des IMF, sur leurs objectifs ? Doit-on forcément crier au loup et à la perversion du système ? Si cette intrication des marchés financiers et des IMF peut s’avérer préoccupante, il ne faut néanmoins pas oublier que même dans ces nouveaux apports au marché, il s’agit surtout d’investisseurs sociaux : ils visent à la fois le rendement financier et le rendement social ! Puisque les IMF sont sensées poursuivre une double motivation, comportant donc un volet éthique pour la question du rendement social, le degré d’exigence et de rigueur lié à leurs activités doit encore se renforcer par rapport à celui des entreprises plus classiques. Et vous n’êtes pas sans l’ignorer, mais être un investisseur majeur peut aussi vous conférer plus de pouvoir pour infléchir les objectifs de l’entreprise : c’est ce que l’on appelle influer sur la gouvernance. Si cela peut  poser problème dans le cas où les investisseurs oublieraient la dimension sociale du microcrédit, un activisme institutionnel par les fonds à but social peut aussi contribuer à clarifier les objectifs des IMF. Dans cette lancée, nous avons assisté à la création du Council of Microfinance Equity Funds, qui a notamment pour orientations principales de diffuser connaissances et bonnes pratiques pour l’actionnariat dans le secteur de la microfinance.

La commercialisation et la complexification des sources de financement doit donc entraîner une vigilance renforcée de la part des IMF pour s’assurer que leurs investisseurs font bien des investissements sociaux, et que leurs intérêts soient respectés dans la pratique. Elles devront donc être très attentives aux sources de financement qu’elles acceptent le plus, notamment parce que ces derniers peuvent avoir une influence considérable sur leur gouvernance et donc sur la nature des objectifs qu’elles poursuivront à l’avenir.

 

Vous l’aurez compris, il s’agit d’un sujet parfois complexe, mais surtout passionnant ! Le microcrédit demeure une solution particulièrement intéressante à la précarité ! Mais s’il existe quelqu’un qui sera capable d’en parler mieux que nous (et bien mieux !), c’est sans aucun doute Muhammad Yunus, dont l’interview sera diffusée ce lundi 29 novembre dans le cadre de la soirée microcrédit ! Alors venez nombreux pour approfondir ce très riche sujet !

 

Imane El Mahfoudi et Meredith Piot

Sources :

Création de la Grameen Bank – IS@DD Information sur le développement durable (unige.ch)

Le microcrédit | economie.gouv.fr

banker_to_the_poor_yunus_01.indd (economist.com)

Le microcrédit : fausse ou vraie solution à la pauvreté ? | Cairn.info

Commercialisation et financement de la microfinance : quels enjeux de gouvernance ? | Cairn.info

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