Culture et sous-culture : du queer

Cet article se veut être une introduction, un tour d’horizon des thèmes de culture et de queer, un mot-parapluie regroupant toute identité LGBTQI+, ou plus largement des identités considérées comme “déviantes” (littéralement queer signifie “étrange” ou “tordu”). Des liens d’approfondissement seront donc proposés tout au long de cet article. L’objectif ici est simplement de piquer la curiosité de nos lecteurs et leur donner les clés de lecture minimales pour saisir les enjeux de ces thèmes. Nous ne pouvons que vous encourager à vous renseigner et vous documenter selon vos centres d’intérêt !
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I. Culture et sous-culture : définition

La culture est un mot polysémique et dont les sens sont diverses, de la terre cultivée au culte religieux. La définition que nous retiendrons dans cet article est issue de la sociologie, la culture est prise comme l’ensemble des activités, des croyances et des pratiques communes à une société ou à un groupe social particulier. Elle comprend une partie explicite, un ensemble de pratiques et d’éléments matériels, et implicite, une “mentalité” comme on dirait dans le langage courant. Plus synthétiquement, nous pouvons dire avec le sociologue Maquet que la culture “c’est la manière de vivre d’un groupe”. Pour former une culture, il faut présenter les 4 caractéristiques suivantes :
  • Un ensemble cohérent dont les éléments sont interdépendants,
  • Qui imprègne l’ensemble des activités humaines,
  • Qui est commun à un groupe de personnes, que ce groupe soit important (les habitant.e.s d’un continent) ou très faible (un groupe de jeunes),
  • Qui se transmet par le biais de la socialisation. La plupart du temps, cette transmission se fait d’une génération à l’autre par l’intermédiaire des agents de socialisation que sont la famille et l’école, pour ne citer que les plus importants. En ce sens, la culture est un « héritage social ».
Ces caractéristiques permettent de différencier des dérives individuelles ou isolées de cultures en tant que telles, qu’elles soient dominantes ou des sous-cultures. Dans le contexte d’une culture dominante, structurée, instaurée, les autres cultures sont dénommées sous-cultures. Ce terme a été défini en sociologie à travers la confrontation simultanée de l’individu étranger à deux systèmes culturels parfois rivaux, celui de sa communauté d’appartenance et celui de la société d’accueil. De cette confrontation naît un mélange des cultures et des normes, et c’est par donc par la confrontation à d’autres cultures ou des sous-cultures qu’une culture dominante évolue. A la notion de sous-culture se mêle souvent celle de contre-culture, exprimant une opposition en référence à une culture dominante. Il est bon de rappeler que parler de culture « dominante » ou de culture « dominée » c’est recourir à des métaphores ; ce qui existe dans la réalité ce sont des groupes sociaux qui sont dans des rapports de domination et de subordination les uns par rapport aux autres. Définitions à retenir :

Sous-culture (ou subculture) : culture propre à un groupe par rapport à la culture d’un groupe dominant.

Contre-culture : forme de manipulation de la culture globale de référence à laquelle ils prétendent s’opposer (par exemple le mouvement hippie des 60s-70s). Une contre-culture n’est jamais qu’une sous-culture.

Socialisation : résulte d’une contrainte qu’exerce la société sur l’individu.

Pour approfondir sur la définition de culture : Pour conclure cette partie il est important de souligner que les “sous-cultures”, déconsidérées, sont en réalité des moteurs de renouvellement de la culture dominante, et des initiateurs de changement pour une société.

II. Peut-on parler d’une culture queer, ou sous-culture queer ?

Au premier abord, il peut sembler étonnant de construire une culture à partir de quelque chose d’aussi personnel et intime qu’une identité sexuelle ou de genre. Queer, en anglais, signifie bizarre, inadapté, et s’adresse particulièrement aux personnes gays, lesbiennes, bi ou trans. C’est le mot que l’on lançait à ceux qui n’étaient pas assez masculins, aux femmes aux allures de garçonnes, aux êtres dont le genre brouille les pistes. Devenu par la suite un étendard de la communauté LGBTI , par un savant jeu de retournement du stigmate, le mot queer, porte aujourd’hui un tout autre sens. C’est la fierté des anormaux, de celles et ceux pour qui la société n’est pas taillée et qui, sortant des moules, préfèrent vivre la tête haute. C’est le mot qu’ont choisi certain·e·s pour se définir, comme un pied de nez géant aux persécutions du monde patriarcal. C’est le choix de politiser sa sexualité, de construire du collectif, de questionner les rapports de domination, les diktats du genre.
Sharon Hayes, In the Near Future, 2009.
Le mot queer désigne donc non seulement ceux et celles qui vivent hors de la norme de genre et de sexualité instaurée, leur permettant peut-être d’exprimer une sensibilité plus personnelle, mais aussi une politisation de cette identité. Que ce soit en réponse à une norme, ou à des discriminations et restrictions, les personnes queer ont eu tendance à se regrouper, pour faire front ou simplement pour se trouver des pairs. C’est dans ce contexte qu’a pu naître une, ou plutôt des “cultures queer”, des sous-cultures voire contre-cultures (selon les définitions énoncées précédemment), s’opposant à la culture dominante. A noter également que les termes utilisés, que ce soit queer ou les mots de l’acronyme LGBT, peuvent être des étiquettes collées sur des pratiques aussi bien que des termes pris pour la définition de soi, de l’identité d’une personne. Se définir queer, ou même homosexuel, ce n’est donc pas seulement poser certains actes, mais c’est aussi choisir de se rattacher soit à une position dans la hiérarchie sociale, ou par rapport à une norme, soit à un ensemble de codes, qui forment cette “culture”. On peut comprendre ces difficultés de définition à travers l’exemple de la pièce Angels in America de Tony Kushner.
Angels in America, de Tony Kushner
Pièce traitant de l’épidémie de SIDA, elle explore également ce que signifie se dire homosexuel, est-ce être malade, discriminé, marginal, ou encore appartenir à une communauté ? Quels autres critères peuvent entrer en ligne de compte pour une telle définition ?

Lien de la pièce : https://bbenglishmctier.files.wordpress.com/2017/02/angels-in-america.pdf

On se rappelle aussi la polémique autour de la distinction de Pierre Palmade entre “homo” et gay. Pour en savoir plus à ce sujet :

https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/difference-entre-homos-et-gays-accuse-d-homophobie-pierre-palmade-se-defend-06-05-2019-8066637.php

Parmi les premiers à affirmer que les membres des minorités sexuelles peuvent également constituer des minorités culturelles, on trouve Adolf Brand, Magnus Hirschfeld et Leontine Sagan en Allemagne. (pour aller plus loin : https://www.books.fr/les-origines-allemandes-du-mouvement-gay/) Nous allons maintenant traiter d’un exemple phare de la culture queer : le drag. Sur la définition d’une culture queer :

https://www.franceculture.fr/emissions/cultures-monde/droits-lgbt-de-lintime-au-politique-44-existe-t-il-une-culture-lesbiennegay

Sur la définition de queer :

https://www.franceinter.fr/emissions/interieur-queer/c-est-quoi-le-queer-interieur-queer-episode-1

Exemple d’une pièce de théâtre et de son adaptation cinématographique, retraçant la visibilité progressive d’une culture queer depuis les années 1960-1970 :

http://www.slate.fr/story/195776/boys-in-band-film-netflix-piece-theatre-liberation-gays-homosexuels-lgbt

III. Un exemple : la ball culture, scènes de drag et de voguing

"Pose" ou quand Ryan Murphy s'attaque à la ball culture - Grazia
Image de la série Pose de Ryan Murphy
Il n’est pas anodin de retrouver le terme de culture dans l’expression ball culture. En effet, ces ball (ou bal en français) sont le lieu d’expression à travers différents arts, musique et danse principalement, mais aussi un art du jeu, de la mise en scène théâtrale. C’est donc l’expression d’une culture au sens noble du terme, mais aussi un lieu de culture au sens sociologique : lieu d’élaboration de codes communs à un groupe et transmissibles. La culture du bal (ball culture) est l’exemple idéal d’une culture queer, non seulement sous-culture mais aussi contre-culture, reprenant les codes d’une culture dominante pour les détourner, les moquer et/ou les critiquer. On parle avant tout de culture car on voit se former une communauté avec ses propres codes. En effet, les maisons (house), qui marchent (walk) dans le cadre de compétition, pour un trophée et des prix lors d’événements désignés comme des « bals », sont un système d’entraide, qui servent de familles alternatives principalement constituées de jeunes noirs et latinos queer, et sont supposées offrir des espaces sécurisant. Les maisons sont dirigées par des « mères » et des « pères », qui procurent généralement du soutien et des conseils aux « enfants ». Ce sont donc des lieux de socialisation presque au même titre qu’une famille standard. On parle aussi de culture en raison de la pluralité des arts qui s’y épanouissent. Le principal est le voguing. Né dans les années 1970 au sein de la communauté transgenre et gay afro et latino-américaine, c’est un courant de danse inspiré par les défilés de mode et les poses de mannequins. Il se compose de cinq éléments : catwalk , duckwalk , hands , floor performance, spin and deep.
FOCUS | VOGUING & WAACKING... OH MY! - Densha Onna
Enfin, la culture du bal peut être qualifiée de contre-culture, puisqu’elle reprend les codes dominants pour les détourner. Bien que certaines marches impliquent le travestissement, dans d’autres cas l’objectif est d’accentuer la masculinité ou la féminité de la personne qui participe comme une parodie de l’hétérosexualité. On peut prendre par exemple la catégorie de compétition “Realness with a twist“, consistant à se fondre dans la norme des hommes hétéros, puis à revenir dans le style voguing. Ce jeu constant avec les codes d’une culture dominante, et en miroir de cette sous-culture, met en exergue l’opposition entre ces deux mondes. Comment parler de drag, de ball culture et de voguing sans parler de la visibilité croissante de ces thèmes dans les séries et au cinéma? De la série à grand succès RuPaul’s drag race au documentaire Paris is burning de Jenny Livingston, l’intérêt du grand public semble être croissant, et faire sortir des marges où elles sont nées ces formes de culture. On peut également parler des séries Pose de Ryan Murphy, à mi-chemin entre documentaire et fiction, et The Get Down de Baz Luhrmann et Stephen Adly Guirgis, diffusée sur Netflix. La première est une immersion dans cet univers des “balls” et “houses” tandis que la deuxième part d’un groupe de jeunes hommes noirs d’un quartier défavorisé de New York et centrée autour de la musique, essentiellement la naissance du hip-hop et du rap, à la collision du disco et de l’underground. Pour aller plus loin sur le succès du voguing et du drag :

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